Pourrait-on imaginer qu’un visiteur estimable puisse quitter la Manche sans visiter le Mont-Saint-Michel lové en son sein ? A moins qu’il soit breton (puisqu’ils n’y ont mis les pieds que pour le brûler), non. ça doit être le même chauvinisme local qui poussait nombre de mes interlocuteurs à me demander si j’avais déjà vu le Bromo. Si vous n’êtes pas super familiers des chaînes voyage ou de la géographie indonésienne comme moi, il est probable que vous sous estimiez l’importance de ce site où se pressent pourtant nombre de touristes. ça vaut le détour. Simplement, ça se mérite. Le Bromo, c’est beau… au lever du soleil. C’est pourquoi le mec des jeunes de la rue m’avait donné rendez-vous pour y aller avec lui assez tôt. Une heure du matin pour être précis. C’est pas si simple de dormir sur commande quand on sait qu’on ne va pas, quoi qu’il arrive, dormir assez, surtout quand le jour précédent on a enchaîné un joli hétéroclisme de réunions entre soussous, religieuses et précisions sur un éventuel poste de coopérant. Vaille que vaille, j’avais vaguement réussi à m’endormir raisonnablement pas trop tard, réglant mon réveil une bonne demie heure avant, histoire de me préparer tranquillement. Déjà, il avait fallu dégoter une paire de pompes adéquates pour un 2600m, en taille 42 (le max., quasiment, ici).
Mais à 11h45, on frappe à ma porte. “ils sont là”. Fichue “jam karet”, heure élastique indonésienne, cette fois ci, c’est une heure et quart d’avance. Je pensais qu’on serait 4 ou 5, nous partons en fait à deux voitures… 16 personnes entre étudiants et gamins de l’assoce. Je m’habille à la hâte, et comate pendant qu’on prend de l’essence et des machins à grignoter pour la route. On quitte la ville pour aborder la montagne par “l’autre côté”, la voie des évacuations qui évolue peu à peu de l’asphalte lisse à de grands pavés de ciment plus ou moins ajustés. Les maisons s’espacent jusqu’à entrer dans le parc national, et les talkies-walkies crépitent sans cesse entre les deux voitures au gré des nids de poule, éboulements, ou villages de montagne aperçus au loin. Il fait nuit noire et ça grimpe sec. En fait, ça grimpe sec surtout pour notre véhicule. Après les avoir perdus de vue, nous apprenons que le moteur refuse de fonctionner et qu’il faut monter un peu plus pour espérer trouver quelqu’un pour nous aider à dépanner. 5 minutes de cette route plus tard, nous tombons sur le village endormi, et après l’avoir traversé de part en part, toquons à la porte d’un mec qui a une voiture. Réveillé, il redescend avec notre voiture pendant que sa femme nous tape la conversation dans le salon. Avec le vent et les frigorifiques 16°, nous parlons de tout et de rien dans le canapé d’une inconnue à 2h du matin. Une petite heure plus tard, tout est réglé mais le mec nous accompagne dans son véhicule tout terrain, le nôtre ne tiendrait pas.
Et l’aventure commence, nous nous frayons un chemin d’abord dans un chemin encaissé et défoncé, puis dans une grande prairie encadrée de montagnes dont l’ombre perce à peine l’obscurité, le chemin et hasardeux et franchement tape cul, et ça dure, et ça dure… Au bout de quelques temps, des lumières apparaissent au loin, et des phares aussi… Comme on a pris un peu de retard, c’est sur le Bromo lui-même que nous attendrons le lever du soleil, et pas en face. La route n’en est pas une et le sol est noir, une rupture de terrain nous fait même hésiter un moment, mais les véhicules le franchissent quand même. A peine garés, nous filons vers le sommet, à peine éclairés de quelques lampes torches, sur ce sol toujours sombre et raviné. En haut d’un immense escalier, le ciel s’éclaircit. Il faut dire ce qui est, ça pèle grave. Peu importe, je sors l’appareil photo du sac, histoire d’immortaliser tout ça. Il ne répond pas. La batterie n’a aimé ni le vent frais, ni l’altitude après son petit séjour indonésien. Elle s’est TOTALEMENT vidée. Le pied. ça, c’est de travail de champion.
Reste à profiter, des yeux, pendant qu’on mitraille à mes côtés, nous sommes accroupis sur la lèvre d’un sommet, le sol file sur les deux versants assez abruptement. Peu à peu le ciel se colore et de rouge et de bleu, et dessine des nuages noirs et soyeux sur les sommets qui se détourent insensiblement. Une touche plus rouge ici, un or timide par là, c’est grandiose. Le paysage lunaire se révèle aussi, ce volcan sur le rebord duquel je suis assis a explosé pendant six mois en 2010, déposant 75 cm de cendres dans toute la plaine cernée par les sommets. Le cratère est béant, mais il n’impressionne pas le soleil qui jaillit peu à peu. C’est franchement beau et la nature alentour se permet d’être adoucie par la lumière rasante. Après les couleurs du ciel, c’est le vert accroché au versant que l’on voit maintenant, et la mer de sable noir qu’on a traversée, balayée de vents qui la modifient en permanence. C’est lumineux.
et j’ai pas mon appareil photo.
Le chauffeur d’occasion est vraiment sympa, et la bagnole de ville qui nous suit s’arrache comme elle peut des trous de notre route du retour, fraîche et ensoleillée. Nous avons pris notre temps, il est 7h30.
En redescendant, on s’arrête dans la famille d’un des jeunes des rues. Une famille toute sympa, qui nous offre aussitôt, (à nous 16!) à manger et à boire. L’énigme des enfants des rues s’épaissit d’autant plus. Sensibilisé depuis peu, j’en vois partout, et je sais qu’ils sont des centaines. Bercé de contes de bonne famille, j’imaginais des Cosettes abandonnées par des Thénardier, mais tout est plus compliqué. La famille est sympa mais le fils a dû exploser ce cadre, partir peut-être, ou ne plus trouver sa place dans le quartier. Certains n’ont plus de familles, ou divorcées, ou dangereuses. Certains sont simplement perdus dans leurs mauvais choix. Il a beau être 10h du matin, je suis un peu paumé.
Chez cette famille adorable et accueillante (et musulmane) la conversation dérive sur les jésuites, les séminaires, le célibat, et l’intervention que Mas Tejo avait été invité à faire auprès des séminaristes en présence de l’évêque. Il avait commencé en demandant quel était le budget savon pour la masturbation. On a vu plus finement amené. et on a dû voir rougir tous les participants depuis l’étranger! Conversation surprenante, mais finalement sensée et équilibrée. Il y a quelque chose qui sans cesse, dans la foi, nous déplace hors des certitudes, même humaines.
La preuve, au retour, un des jeunes étudiants change de voiture pour parler tranquillement des questions que lui pose la vie consacrée. Que sa vie ait un sens lui est évident, comment faire tranquillement chacun des pas suivants, surtout quand on est chercheur, talentueux, et sans certitude, voilà qui promet…
PS: pour l’instant : pas de photo. (oui, je suis un boulet) Peut être aura-t-on la délicatesse de m’en envoyer. Vous pourrez féliciter les vierges sages.
PPS: je suis vanné.
PPPS: demain, Bali.
PPPPS (oui, ça fait beaucoup de post: finalement, de mauvais coeur, j’ai sorti mon téléphone portable. c’était tellement beau et radieux que même ce machin a réussi à sortir du potable. C’est dire.











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